Enza Fragola pour le Sidragtion

L’invité spécial : Enza Fragola pour le Sidragtion

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Ecrit part Velvet Divine

mars 2, 2026

 

Il y a des dimanches soirs qui s’étirent comme des rideaux trop lourds. Et puis il y a ceux qu’on décide de maquiller — non pas pour les nier, mais pour les traverser ensemble.

Le Sidragtion, c’est exactement ça : une action qui refuse la morosité, qui transforme le pavé en scène, et la quête en geste collectif. Le temps d’un week-end, des drags arpentent le Marais pour récolter des dons au profit de la lutte contre le VIH et les hépatites virales. Une tradition récente, déjà essentielle. Une pulsation communautaire.

Mon invitée du jour, Enza Fragola, ne vient pas “parler d’elle” — ou plutôt : elle vient parler de cette part d’elle qui s’inscrit dans le commun. Enza est à l’origine du Sidragtion avec Minima Gesté, rejointes ensuite par Emily Tante. Elle raconte la naissance, l’inspiration venue d’Amsterdam, et l’adaptation en ligne de cette année si particulière.


Aux origines : battre le pavé, enfin

La première année, c’était 2016. Treize drags. Une énergie neuve. Et une collecte de 2 078,77 €. Un chiffre qui dit déjà beaucoup : pas seulement la générosité, mais la faim d’agir, de faire corps.

En réalité, l’envie était là dès 2015. Enza en parle avec une lucidité tendre : elle était “messy”, le milieu aussi. À l’époque, parler d’un “milieu drag” parisien relevait presque de la projection. Maison Chéri.e était à ses prémices. L’Extravag’Enza, dit-elle, était alors l’un des rares shows avec scène ouverte.

Et puis il y a eu la rencontre avec Minima Gesté. Une rencontre comme un déclic d’organisation : l’idée se structure, la volonté se discipline, et le Sidragtion devient réel. En 2016, il n’y avait pas encore de projet caritatif installé dans la sphère drag. Mais il y avait — déjà — une urgence : servir la communauté LGBTQIA+.

Amsterdam : l’inspiration qui circule

On ne naît pas drag en vase clos. On se construit par filiations, par voyages, par références, par amours électives. Enza, elle, entretient depuis longtemps des liens forts avec Amsterdam et la House of Hopelezz, l’une des plus grandes drag houses d’Europe.

Elle raconte ses débuts avec une précision qui a le parfum des souvenirs fondateurs : Enza “prend corps” en juillet 2014, puis, quelques jours plus tard, elle se retrouve sur scène aux Drag Olympics d’Amsterdam pour fêter son anniversaire devant une foule impressionnante. C’est là qu’elle rencontre les Hopelezz — et qu’elle tombe “in love”.

Leur engagement communautaire l’inspire : les Begging Babes, le Superball, et tant d’actions comme moteur d’une scène qui ne performe pas uniquement pour briller, mais pour tenir debout.

Le Sidragtion, c’est aussi une circulation d’idées : une façon de dire que nos scènes européennes se parlent, se répondent, s’éduquent mutuellement.

Le succès : déconcertant, logique, politique

Enza le dit franchement : le succès a été “déconcertant”. Le nombre de participant·e·s a presque doublé d’année en année. Une croissance exponentielle, vers l’infini et l’au-delà — oui, elle met l’emoji, et je l’entends sourire.

Pourquoi ça prend ? Parce que la cause nous traverse. Parce que la lutte contre le VIH et les hépatites virales n’est pas une nostalgie des années 90 : c’est un présent. Parce que les associations, surtout en période de crise sanitaire, ont besoin de relais, d’allié·e·s, d’argent — simplement, crûment, vitalement.

Et parce que le format est d’une efficacité désarmante : tu t’inscris, tu rejoins le groupe, tu prends une boîte à dons, tu sors. C’est convivial, frontal, vivant. Enza décrit une forme d’invasion joyeuse : l’an dernier, 69 drags (queens, kings, freaks) “envahissent le Marais”, sillonnent bars et restaurants comme une vague de paillettes et de détermination. Elle appelle ça un Drag Attack. J’adore. C’est exactement ça : une attaque, mais au rire. Une attaque, mais au lien.

Il faut alpaguer les badauds, inventer la phrase qui ouvre les portefeuilles sans fermer les cœurs. C’est un baptême du feu pour les débutant·e·s : un week-end de “saint Sida”, dit-elle, avec ce mélange d’ironie et de gravité qui appartient à celles qui ont compris que l’humour est une forme de survie.

Et puis il y a le côté pragmatique que j’apprécie : après l’action, on fait les comptes. Chacun·e sait combien iel a contribué. Et, cerise sur le rouge ruban : le titre de Mis.ter Racolage est décerné à la personne ayant collecté le plus. La compétition, ici, est au service du collectif. C’est la seule forme de concours qui m’intéresse.

Grandir, s’organiser, tenir la logistique

Plus on est nombreux·ses, plus l’organisation devient une performance en soi. Enza le reconnaît : d’où l’arrivée d’Emily Tante dans l’équipe organisatrice. Le Sidragtion se prépare désormais avec un événement privé pour les drags (logistique, consignes, boîtes à dons) et un événement public pour les inscriptions.

Le déroulé est rodé :

  • Inscription sur Facebook pour réserver une boîte à dons.
  • Rendez-vous (souvent au centre LGBT) : distribution des boîtes, photos, discours, rappel des consignes.
  • Collecte en groupe dans le Marais, puis récupération des boîtes en fin de soirée (aux alentours de 22h).
  • Et parfois, des soirées partenaires ponctuées de drag shows.

L’an dernier, l’affluence a même posé une question stratégique : être si nombreux·ses peut saturer la capacité des gens à donner. L’équipe envisageait donc d’étaler la collecte sur deux jours. Grandir, c’est aussi apprendre à respirer.

Les chiffres : ce que la fête peut financer

La somme récoltée l’année dernière ? 10 815,34 €, en comptant aussi la participation de Lille. D’autres collectifs, dans d’autres villes, ont voulu reproduire l’action. La “House of Jambon Beurre”, par exemple, participait avec une vingtaine de personnes.

Est-ce que ces montants étaient imaginables au départ ? Pas vraiment. Enza explique qu’ils espéraient quelque chose proche des Begging Babes — mais la comparaison est imparfaite : à Amsterdam, la loi et l’organisation diffèrent, notamment sur la collecte dans la rue.

En 2016, ils imaginaient récolter autour de 1 000 €. Ils ont fait le double. Et, entre elles, elles se sont donné un objectif officieux : doubler chaque année. Jusqu’ici, presque réussi. Mais Enza le pressent : la crise sanitaire fera exception. Espérons qu’elle se trompe, dit-elle. Je formule le vœu autrement : espérons surtout que la solidarité, elle, ne se confine pas.

Quand la rue se ferme : le bingo comme scène de résistance

Cette année-là, pas de collecte dans les rues. Alors il a fallu inventer autrement, sans renoncer.

La collecte est reportée (date à fixer), mais l’action continue en ligne avec un drag bingo. Et évidemment, c’est Minima — “Queen of the drag bingo apéro” — qui en a eu l’impulsion naturelle.

Grâce aux contacts d’Emily, l’équipe s’associe au Sacré. Enza, Minima et Emily animent en direct depuis le lieu, sur la chaîne YouTube de Minima : dimanche 29 à partir de 17h30, pour trois parties ponctuées de surprises, DJ sets, et lots.

Les grilles sont gratuites. La participation aussi. Et c’est précisément pour ça que le message est clair : faites un don, même petit. Parce que le “petit” est une fiction quand il est multiplié par une communauté.


Ce que le Sidragtion raconte de nous

Le Sidragtion n’est pas un décor de plus dans le Marais. C’est une preuve : nos esthétiques savent devenir des outils, nos scènes savent devenir des bras, nos paillettes savent devenir des ressources.

Merci à Enza Fragola pour la précision, la mémoire, et la sincérité. Un site consacré aux drags ne peut pas seulement célébrer les looks : il doit aussi célébrer les gestes. Ceux qui protègent, ceux qui financent, ceux qui relient.

Et si vos dimanches soirs sont lourds — encore plus en ce moment — alors jouez. Prenez des grilles. Riez. Donnez, même peu. Laissez-vous porter par l’ambiance et par ces trois animatrices qui rappellent une vérité simple : la fête peut être une forme d’entraide, et l’entraide une forme de beauté.

Avec gratitude,
VD

 

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Velvet Divine

Elle explore la culture drag depuis l’intérieur — entre scène underground, esthétique radicale et tension politique. Ici, rien n’est neutre.
Le glamour est une arme

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