Il y a des chansons qui vous accompagnent.
Et d’autres qui vous construisent.
La première fois que j’ai entendu Let Me Be A Drag Queen, j’étais quelque part entre le dancefloor et le rêve. Les basses vibraient dans ma cage thoracique, les talons claquaient, les néons découpaient les silhouettes. Et cette phrase — manifeste, presque militante — s’imprimait dans l’air.
Tonya Loren, la voix de Sister Queen. Une pionnière du phénomène drag musical en France.
Alors oui, c’est peut-être un détail pour vous… mais pour moi, ça veut dire beaucoup.
“Enfin un site pour la Dragosphère”
Avant même que je lui pose une question, Tonya me surprend.
Elle me remercie. Elle salue l’initiative. Elle parle de la DRAGOSPHÈRE avec ce mélange d’affection et de fierté.
Mettre en lumière les drags de Paris, de province, d’hier, d’aujourd’hui, de demain, soutenir la diversité.
Elle rappelle que Sister Queen a accompagné tant de queens dans les années 90, avec Let Me Be A Drag Queen et Saturday — numéro un au Japon, s’il vous plaît.
Et je sens dans ses mots une chose rare : la conscience d’avoir participé à un mouvement.
1994 : la naissance d’une révolution
Tout commence en 1994.
Un casting à Paris. Toutes les personnalités drag de l’époque s’y précipitent.
Quatre sont choisies et sister Queen devient le seul groupe drag structuré en France.
Et une petite révolution peut commencer.
Ce qui me fascine, c’est cette idée de groupe. RuPaul existait déjà, oui. Mais en solo. Sister Queen, c’était une dynamique collective. Une présence scénique démultipliée.
Une vision.
Toulouse, Shanghai Club et amitiés fondatrices
Pour Tonya, tout part d’une amitié.
Yazz, membre du groupe, originaire comme elle de Toulouse.
Le mythique Shanghai Club. Les nuits clubbing. Les débuts.
Je visualise ces années-là : la fumée artificielle, les DJ résidents, les looks outranciers, les débuts d’une culture club française qui s’émancipe.
Le drag, à cette époque, n’est pas encore mainstream.
Il est nocturne. Il est transgressif. Il est électrique.
Un tube, un phénomène, une époque
Quand Let Me Be A Drag Queen sort, peu y croient.
Personne ne veut sortir le titre au départ.
Mais elles insistent.
Et soudain : explosion.
Les radios.
La télévision.
Les clubs.
Le titre devient un hymne festif. Un tube clubbing. Une référence.
Pour la première fois, des clubs hétérosexuels demandent des drag queens en show.
Ce détail est immense.
Parce qu’il marque un basculement culturel.
Accompagné du succès de RuPaul et du film Priscilla, folle du désert, le drag sort du sous-sol pour entrer dans le paysage populaire.
Créer des vocations
Je lui pose la question frontalement :
avez-vous créé des vocations ?
Elle ne s’attribue pas tout. Mais elle reconnaît que cette visibilité a ouvert des portes.
Des milliers de clubbers chantant Let Me Be A Drag Queen à l’unisson.
Une scène qui dépasse la niche communautaire.
Quand une chanson devient un espace d’identification, elle change quelque chose.
Le pouvoir d’un classique
Je lui confie que je l’écoute encore.
Elle est touchée.
Son objectif était simple : divertir. Faire danser. Faire vibrer.
Aujourd’hui encore, le titre repasse à la télévision, dans des documentaires, dans des émissions. Il est devenu un classique LGBT.
Et je crois qu’il y a quelque chose de profondément beau dans cette longévité.
Une chanson peut survivre aux modes.
Si elle porte une vérité.
Niagara, scène et fidélité artistique
Tonya a repris Niagara.
Pas pour relancer une carrière à tout prix.
Par plaisir. Par affinité. Par amitié.
Elle évoque le Bataclan. Les collaborations. Les souvenirs.
On sent que la musique, chez elle, n’est pas une stratégie. C’est une respiration.
L’après-COVID et l’avenir
Comme tous les artistes, elle a été frappée par la fermeture des clubs.
Incertitude. Silence des scènes.
Mais Tonya ne range pas ses talons.
Elle prépare l’avenir.
Dans d’autres formats. D’autres espaces.
“Croyez en vous.”
“Profitez de ceux que vous aimez.”
Son message final est simple, presque maternel.
Et profondément drag : résilience et flamboyance.
Je remercie Tonya Loren pour son temps, son soutien, sa générosité.
Revenir sur cette période, c’est revisiter une étape fondatrice de la culture drag en France.
Avant les plateformes. Avant les franchises internationales.
Il y avait les clubs.
Les cassettes.
Les dancefloors.
Et une chanson qui disait tout.
Let me be a drag queen.
Et moi, je n’ai jamais cessé de la chanter.
À très vite, mes sublimes.