Il y a des interviews que l’on aborde avec légèreté.
Et d’autres que l’on prépare avec une forme de silence intérieur.
Quand j’ai écrit à Jean-Luc Romero, je ne pensais pas qu’il accepterait si rapidement. Encore moins avec autant de générosité. Homme politique, militant, auteur, président d’association… mais surtout, un homme traversé par l’amour et la perte.
Nous avons parlé de drag, de deuil, de chemsex, de dignité.
Des sujets qui dérangent. Des sujets qui sauvent aussi.
Je vous laisse entrer dans cet échange.
Paillettes, transformisme et premières émotions
Je commence par une question presque intime :
son rapport à l’univers du drag.
Il me parle d’enfance.
La chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour, d’abord. Puis « La Cage aux Folles ». Certains y voyaient une caricature ; lui y voyait une émotion puissante.
« Tout cet univers paillettes, je trouvais ça fascinant. »
Il évoque ensuite les discothèques, les créatures de la nuit — on ne disait pas encore Drag Queens.
Une esthétique flamboyante qui l’a accompagné toute sa vie.
Depuis trois ans, il est membre du jury de Miss Queen International à Pattaya, organisé par Tiffany’s — le plus grand concours international de personnes transgenres. Une institution en Thaïlande.
Le drag n’est pas pour lui un décor.
C’est une culture.
Paris, Pattaya et les scènes du monde
À Paris, son agenda laisse peu de place aux spectacles, même si son meilleur ami dirige le Banana Café et qu’il est proche de Stella Rocha — qui animait d’ailleurs son mariage.
Mais en Thaïlande, il assiste régulièrement à des shows. Là-bas, me dit-il, c’est une institution.
Et je trouve fascinant que le drag puisse être à la fois marginalisé ici et monumental ailleurs. Question de regard. Question de culture politique.
« Plus vivant que jamais ! » : écrire pour survivre
Son livre Plus vivant que jamais ! est né d’une douleur brutale : la mort de son mari Christophe.
Au départ, ce devait être une lettre.
Valérie Trierweiler lui conseille d’écrire pour apaiser la souffrance. Plusieurs mois plus tard, l’idée de publier émerge.
Il voulait aussi dire la vérité sur les circonstances du décès, liées au chemsex, dans un contexte judiciaire. Le livre permettait de ne pas être réduit à une phrase dans une interview.
Et surtout — de briser un tabou.
Il insiste :
« Je ne juge pas. Mais il faut en parler. »
Le chemsex reste peu traité par les pouvoirs publics et encore tabou dans la communauté gay. Or, l’absence d’information tue.
L’amour au cœur du deuil
Malgré la violence du sujet, le livre est traversé d’espoir.
Il me raconte cette rencontre, un mois après le drame. Une femme âgée lui dit :
« Vous avez tout de même une chance extraordinaire, vous avez connu l’amour. Moi jamais. »
Cette phrase change son écriture.
Au lieu d’un récit uniquement dense de douleur, il décide d’honorer les souvenirs heureux.
Il recommande d’écrire. Pas nécessairement pour publier.
Écrire pour déposer. Pour transformer la souffrance en trace.
« C’est une très bonne thérapie. »
Je partage profondément cette conviction.
Les critiques et la violence des réseaux
Certains ont critiqué le “name-dropping”, les lieux évoqués.
Il assume.
Quand on raconte les moments les plus intenses de sa vie, on donne des détails.
« Oui, désolé, on n’a pas fait notre voyage de noces dans un Ibis. »
Il sourit presque en le disant. Mais il avoue que ce qui blesse, ce sont les attaques sur son histoire d’amour ou la différence d’âge.
Même après des années en politique, on ne s’habitue jamais totalement à la méchanceté numérique.
Il choisit de retenir le bien.
Et il y en a eu beaucoup.
Chemsex : informer sans juger
Adjoint à la Maire de Paris chargé des droits humains et de la lutte contre les discriminations, il n’a pas la santé dans son portefeuille, mais il milite pour des campagnes de prévention.
Il rappelle qu’il n’existe quasiment aucune campagne d’État sur le chemsex.
Beaucoup ignorent les interactions dangereuses entre drogues, médicaments et alcool.
Anne Hidalgo s’est engagée à lancer des campagnes d’information. Le travail est en cours, ralenti par la gestion de la COVID.
Il insiste sur un point essentiel :
la santé publique ne peut pas fonctionner sur la moralisation.
Informer.
Pas juger.
C’est une ligne politique claire.
Le droit de mourir dans la dignité
Jean-Luc Romero est également président de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD).
Il résume la philosophie simplement :
respecter le choix de la personne en fin de vie.
Vivre le plus longtemps possible, même dans la souffrance, si tel est le désir.
Ou pouvoir partir, dans un cadre légal, par euthanasie ou suicide assisté.
« On ne choisit pas sa naissance, mais on peut choisir les conditions de sa fin de vie. »
Aujourd’hui, malgré des avancées avec les lois Léonetti, les droits restent largement du côté des médecins, pas des patients.
Les directives anticipées sont contraignantes, mais pas opposables. Les médecins peuvent les juger “manifestement inappropriées”. Une formule floue qui laisse une marge considérable.
Il rappelle aussi un chiffre marquant :
96 % des Français seraient favorables à une loi autorisant l’euthanasie ou le suicide assisté.
Un quasi-consensus social.
Et pourtant, une prudence politique persistante.
Politique, éthique et humanité
Ce que je retiens de cet échange, c’est une cohérence.
Qu’il parle de drag, de chemsex ou de fin de vie, Jean-Luc Romero place toujours la personne au centre.
Le respect.
La dignité.
La vérité.
Dans un monde saturé de postures, cela fait du bien d’entendre quelqu’un qui parle sans détour mais sans brutalité.
Je le remercie pour sa confiance et pour la profondeur de ses réponses.
Parce que le drag, la politique, l’amour et la mort ne sont pas des sujets séparés.
Ils parlent tous de la même chose.
La liberté d’être.
Et la liberté de choisir.
À très vite, mes sublimes.