Vanina Chupa

La Queen Parisienne : Vanina Chupa

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Ecrit part Velvet Divine

mars 3, 2026

 

 

Il y a des artistes qui apparaissent dans ta vie comme une mode. Et puis il y a celles qui s’impriment dans la chair de la nuit, comme une cicatrice brillante : tu peux faire semblant d’oublier, mais ton corps, lui, s’en souvient.

Vanina Chupa, c’est cette mémoire-là. Une queen française parmi les plus anciennes, plus de vingt-cinq ans de carrière, et ce détail délicieux : elle n’a rien à prouver. Elle n’est pas là pour “exister” sur un feed, elle est là parce qu’elle existe, point. Elle a connu les époques où Paris était une forteresse, où la scène était une frontière, où l’insolence était une stratégie de survie. Elle a aussi connu le sida qui frappait fort, et ces fous rires comme un refus obstiné de mourir en silence.

Je vous propose ici de rencontrer une artiste qui a traversé les clubs, les continents, les drames et les triomphes, sans jamais lâcher ce qui fait la colonne vertébrale d’une vraie drag : la liberté, l’humour, et une forme de tendresse qui ne s’excuse pas d’avoir des griffes.


1994 : Paris, le Queen, et la révélation

Vanina découvre l’art du Drag en arrivant de province. À l’époque, elle le dit très simplement : en 1994, on ne croisait des drag queens qu’à Paris. Et c’est au Queen, lors d’une soirée de Suzanne Bartsch — prêtresse des nuits new-yorkaises — que la révélation a lieu.

Elle est fascinée, en admiration. Mais elle n’imagine pas une seconde que quelques mois plus tard, elle deviendra, elle aussi, une drag queen. C’est souvent comme ça : on croit observer un monde extérieur, puis on comprend qu’il te regardait déjà.

Ce qui l’a attirée : la transgression, l’assurance, le “merde” au conformisme

Ce que Vanina trouve dans le Drag n’est pas seulement un costume. C’est une vision artistique. Une manière de se tenir. Une désinvolture presque punk. Et surtout, une chose que je trouve essentielle : sous le maquillage, “il se passe tellement de choses”.

Le Drag, chez elle, connecte aux parties secrètes de la personnalité. Celles qu’on cache pour être aimable, tolérable, “normal”. Elle, elle avait besoin de dire merde au conformisme, aux idées bien-pensantes, d’étaler sa liberté aux yeux de tous. Et comme elle était timide, le Drag lui donne une version d’elle-même pleine de vie, d’humour et de défis à relever.

Et puis elle le rappelle, sans détour : à l’époque, le sida frappait lourdement la communauté gay. Les drags, pour elle, étaient un hymne à la vie au milieu de la tragédie. Une façon de remettre du rire là où l’époque voulait installer la peur.

La première fois : Banana Café, Tony Gomez, et “fuck la timidité”

Elle s’en souvient “très précisément”. La première fois, c’est au Banana Café, dirigé alors par Tony Gomez. Un mec la maquille “pour déconner”, parce que ça l’intrigue. Et là : tout se fait naturellement.

Fuck la timidité. En quelques secondes, elle devient Vanina. Drag queen, sans même savoir ce que ça implique. Elle performe comme si elle avait déjà vingt ans de métier. Et Tony Gomez lui demande ce qu’elle fait le lendemain. “Rien.” Alors : “viens bosser pour moi demain.”

Vanina demande ce qu’elle aura à faire. La réponse est un concentré de philosophie nocturne : “Foutre le bordel comme aujourd’hui, t’amuser et boire.” Elle signe tout de suite. Et quelque part, c’est aussi une signature d’époque : une nuit qui embauche parce qu’elle a reconnu une force.

Vanina en quelques mots : Bozo x Elizabeth Taylor, grande gueule et grande bienveillance

Vanina se décrivait jadis comme un croisement improbable entre Bozo le clown et Elizabeth Taylor. Aujourd’hui, elle préfère l’idée d’un artiste farfelu qui ne laisse personne lui dire quoi faire.

On dit d’elle qu’elle a une grande gueule, une répartie imparable. Elle nuance : ce qui la caractérise le plus, c’est d’être bienveillante. Même quand elle balance des horreurs, les gens savent que c’est le jeu. Flirter avec l’humour noir, oui — mais sans perdre la main sur l’intention. Pas de demi-mesure : franc, authentique, et obsédée par une chose simple et noble : le plaisir des gens qui la découvrent.

Le nom : un sas, une chanson de Dave, et le destin qui colle

Le pseudo n’a pas été choisi dans un brainstorming de branding. Il arrive comme arrivent les meilleurs noms : par accident, par musique, par instinct.

Le soir de sa première au Banana, elle arrive devant la porte “sans nom” et, dans le sas, elle entend la chanson de Dave : “Vanina”. Elle adore ce prénom d’origine corse. Ce sera ça. Plus tard, elle a envisagé de changer, mais trop tard : la télévision, les apparitions, la rumeur — tout le monde la connaissait déjà ainsi.

Le destin a parfois un sens du timing très drag : il te baptise avant même que tu comprennes que tu viens de naître.

25+ ans : la même flamme, un maquillage possible partout

Est-ce que le personnage a changé ? “Rien n’a changé”, dit-elle, sauf un détail magnifique : le temps de préparation. Aujourd’hui, elle peut se maquiller dans un train, une voiture lancée à 130, ou une cave d’un mètre carré. Elle a tout expérimenté.

Ce qui me touche, c’est son exigence : malgré l’expérience, elle a toujours le trac. Parce qu’elle veut qu’on la découvre dans ses meilleures prédispositions. Les gens viennent pour se vider la tête. Et quand tu es considérée comme une comedy queen, tu as une pression supplémentaire : tu ne sais jamais à l’avance si tu seras drôle. Elle, ça la stresse. Elle refuse l’idée qu’on puisse se dire : “aujourd’hui, Vanina n’était pas en forme.”

Son défi permanent, c’est d’être au plus haut niveau. Une discipline déguisée en bordel. Une éthique du chaos.

Arrêter ? Non. Mais la vie de famille, oui, ça travaille

La lassitude ? Non. Plutôt l’envie d’expérimenter d’autres univers artistiques. Si elle s’était lassée, elle aurait arrêté depuis longtemps. Elle s’amuse toujours autant : aucune soirée ne ressemble à la précédente.

La seule chose qui pourrait la pousser à arrêter, c’est la vie de famille. Laisser son époux seul tous les week-ends, “ça l’emmerde”, dit-elle — et j’aime cette franchise. Elle reconnaît aussi le miracle : il accepte cette vie de drag queen, même si ça ne l’intéresse pas. Le jour où elle arrête, dit-elle, “ça fera un heureux”.

Elle ajoute, évidemment, qu’il y aura d’autres heureux·ses : les drags qui attendent en bas du podium avec ce regard “bon débarras”. Vanina a rencontré des tas de gens comme ça. Et force est de constater, dit-elle, que ce n’est pas elles qui l’ont enterrée : c’est elle qui leur a dit “Adios”.

Les grands souvenirs : Bercy, le monde, et les cicatrices

Retenir un ou deux souvenirs après 26 ans ? Impossible. Elle fait un pêle-mêle vertigineux : danser devant 7000 personnes à Bercy lors d’une soirée officielle de Gay Pride, des tournées au Japon presque chaque année, en Russie avant les lois anti-LGBT, en Turquie avant l’arrivée d’Erdogan, des tournages (Fatal Bazooka, Les Bleus, Je vais te manquer…). Et un millier de soirées animées.

Et puis elle n’édulcore pas : il y a eu des souvenirs horribles. On lui a tiré dessus dans la rue à Paris. On lui a donné un coup de couteau en sortant du Banana. Le glamour, parfois, saigne. Et la longévité, parfois, se paie.

La scène drag aujourd’hui : admiration, mais méfiance envers le mimétisme US

Son regard sur la scène drag parisienne est “mitigé”. Elle adore voir l’art drag se développer et reconnaît le talent des nouvelles générations. Mais quelque chose la dérange : cette obsession quasi hypnotique pour RuPaul’s Drag Race et les drags américaines.

Tout le monde veut transposer ce qui se passe aux États-Unis ici, alors que — Vanina le dit avec la sagesse de celles qui ont vécu avant l’algorithme — la France ne sera jamais les States. Ça fait 26 ans qu’on compare. Et pourtant, il y a peu de similitudes. Les “pépites” sont là-bas, dit-elle, mais “les bonnes idées sont ici”. Et je note au passage : cette phrase, c’est une invitation à arrêter de chercher la validation ailleurs.

Le changement majeur : travailler gratis, et l’amnésie des ancien·nes

Le plus gros changement qu’elle observe : l’apparition des concours et scènes ouvertes. À leur époque, jamais on ne montait sur scène sans être payé. “I don’t work for free.” Règle de base.

Parce que le Drag coûte un bras. Et pourtant, elles en vivaient. Aujourd’hui, c’est souvent une passion — ce qui n’est pas négatif — mais hier, c’était un métier passion. Elle trouve dommage que cela se perde. Le talent est réel, mais les artistes doivent bosser ailleurs pour subvenir à leurs besoins.

Et puis il y a un autre point, plus brûlant : pourquoi les jeunes drags nient l’existence des anciennes, comme si elles n’avaient jamais existé ? Vanina le dit sans plainte, mais avec une pointe de colère lucide : si elles n’avaient pas ouvert la route de la tolérance il y a plus de trente ans, beaucoup ne seraient peut-être pas là aujourd’hui. Au lieu de la nier, elle invite les jeunes à venir la découvrir, à lui parler. “Je ne mords pas”, dit-elle, avant de glisser son Instagram : @chupavanina.

Paris vs Province : moins de cruauté, plus d’authenticité

Vanina rappelle une vérité que les parisiens oublient souvent : la fête n’est pas l’apanage de la capitale. Elle s’est toujours produite partout, en province et à l’étranger.

En province, elle trouve plus de bienveillance, plus de fidélité — notamment chez les patrons de bars et de boîtes. On y est accueilli avec respect, et elle le rend. Les gens se prennent moins la tête, sont plus authentiques. Il y a des princesses partout, bien sûr, mais c’est “moins cruel” qu’à Paris, où tu dois parfois surveiller tes arrières en descendant des escaliers. Elle a déjà vu des “drags volantes” au Queen. (Je visualise. Je grimace. Je ris. Je comprends.)

Au Babylone, au Mans, elle sait qu’elle passera une bonne soirée : des gens sympas, de la bonne musique. Et au fond, elle pose la question la plus simple : n’est-ce pas pour ça qu’on va en club ?

Projets : deux vies parallèles, et l’art du mystère

Vanina a toujours des projets, mais pas forcément pour Vanina. Elle ne sait pas s’arrêter : tête en fusion, artiste dans l’âme. Elle prépare aussi énormément de choses “out of drag” qu’elle ne révèle pas. Deux vies parallèles, dit-elle, qu’elle ne veut pas télescoper. Pas compatibles. Et comme elle ne veut pas choisir, elle entretient le mystère.

Le prix à payer ? Difficile de faire du contenu sur les réseaux quand tu ne peux pas montrer ton visage. Mais au fond, je trouve ça presque chic : résister à l’obligation de se livrer. Garder une chambre secrète. Le mystère est une forme de luxe.

Son message aux baby drags : du plaisir, du recul, et un peu d’humilité

Son conseil est limpide : prenez du plaisir. N’écoutez pas les gens qui croient tout savoir parce qu’ils ont vu deux épisodes de Drag Race. Et surtout : ne vous prenez pas trop au sérieux.

Le jour où vous serez Madonna, Tina Turner, Michelle Obama ou Meryl Streep, dit-elle, on en reparlera. En attendant, la vie saura vous rappeler que nous ne sommes que de petites choses. Et je trouve ça profondément beau : une queen immense qui te parle d’humilité sans jamais te retirer la lumière.


Merci encore à Vanina Chupa pour sa gentillesse et sa disponibilité. C’était frustrant, dit le texte d’origine, de ne pas en dire plus — et je comprends : certaines trajectoires débordent toujours le format “interview”.

Mais peut-être que c’est ça, aussi, la marque des grandes : elles laissent derrière elles un goût d’inachevé, une envie de revenir, de creuser, d’écouter encore.

Avec gratitude,
VD

 

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Velvet Divine

Elle explore la culture drag depuis l’intérieur — entre scène underground, esthétique radicale et tension politique. Ici, rien n’est neutre.
Le glamour est une arme

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