Je l’ai rencontrée comme on rencontre un personnage de cinéma : avec cette sensation étrange de déjà-vu. Une silhouette, une lumière, un regard qui semble citer un film sans jamais le nommer.
Aujourd’hui, je vous invite à entrer dans son univers.
Une enfance en Technicolor
Chez Paloma, le Drag n’a pas commencé dans un club, mais dans une chambre d’enfant.
Elle ne se souvient pas d’un moment précis. C’est arrivé comme arrivent les évidences : tôt, presque naturellement. Enfant, elle se transformait déjà en figures féminines — actrices, héroïnes de romans, silhouettes familiales. Sa nourrice lui confectionnait des costumes de sorcière ou de diseuse de bonne aventure. Elle déambulait dans la rue habillée en Fantômette ou en paysanne. À huit ans, on ignore encore la peur du ridicule.
Plus tard, en 2009, Paris. Les Cours Florent. Des rôles féminins au théâtre — mais sans encore prononcer le mot “Drag”. Le terme viendra avec les premières saisons de RuPaul’s Drag Race. Avec les films de John Waters. Avec le choc flamboyant de Priscilla, folle du désert.
Ce qui me frappe chez elle, c’est cette cinéphilie viscérale. Le Drag n’est pas qu’une performance : c’est une mise en scène.
Le rire, puis la libération
Au départ, dit-elle, ça la faisait rire.
Comédienne, elle pressentait déjà les limites qu’on lui assignerait : pas assez virile pour les premiers rôles, trop singulière pour la neutralité. Le Drag devient alors une échappée. Un espace où elle choisit ses archétypes. Un territoire de super-héroïne.
Et puis il y a ce moment de bascule. Vers 22 ans, elle étouffe cette part d’elle-même. Elle tente de correspondre, de rentrer dans la ligne. Nous connaissons toutes cette tentation de la conformité — elle est confortable, elle est meurtrière.
Paloma renaît quelques années plus tard, d’abord pour un projet de film. Puis elle déborde la fiction.
Ce qu’elle décrit, je le reconnais profondément : le Drag libère quelque chose de fabuleux. Pas au sens superficiel du terme — fabuleux comme une fable, une mythologie personnelle.
Elle n’a pas de mère Drag. Trop indépendante. Trop contrôleuse, dit-elle en souriant. Je traduis : trop autrice de sa propre légende.
La première scène : déjà un personnage
Sa première apparition en Drag ? Huit ou neuf ans.
Un sketch écrit par sa mère pour remercier une professeure partant à la retraite. Elle incarnait la femme du Sous-préfet, venue remettre les Palmes académiques. Perruque en laine, tailleur ringard, maquillage “comme une voiture volée”. Délicieux.
Plus tard, à 17 ans, elle figure en Drag à la Comédie de Clermont dans une pièce de Fassbinder. Elle partage la scène avec un vieux travesti italien. Elle se décrit comme une prostituée dans un film de Pedro Almodóvar. Je visualise immédiatement : couleurs saturées, mélodrame, désir et ironie mêlés.
Le cinéma, toujours.
Qui est Paloma ?
Définir Paloma est presque impossible — et c’est là sa force.
Elle refuse le style figé. Elle change de tête comme d’époque. Ses références ? Les chanteuses des années 80 : Cher, Bonnie Tyler, Mylène Farmer, Catherine Ringer. L’irrévérence d’Absolutely Fabulous. Les héroïnes excessives d’Almodóvar.
Chez elle, le look doit raconter une histoire. Évoquer une atmosphère. Une époque. Une tension dramatique.
Paloma est une diva disco, une rockeuse new wave, une actrice espagnole au bord de la crise de nerfs. Elle est multiple, et elle l’assume.
Dans la vie civile, elle ne change pas de personnalité. Paloma n’est pas un masque. C’est une version plus sociable, plus festive d’elle-même. Là où certaines queens deviennent plus acerbes en Drag, elle s’adoucit. Elle préfère la sympathie au cynisme.
J’aime cette position. Elle est politique, à sa manière. Refuser la cruauté comme outil de brillance.
Un nom comme un manifeste
Pourquoi Paloma ?
Elle voulait un prénom unique. Espagnol. Cinématographique. Années 80.
Et puis il y a cette auto-dérision délicieuse : “j’ai une tête de Picasso”. Elle pense à Paloma Picasso, fille du peintre, femme d’affaires, icône des eighties. Une femme de poigne, charismatique, visuelle.
Le choix d’un nom en dit toujours long. Paloma ne cherche pas la blague facile. Elle cherche la référence. L’allure.
Les Matriarcas : le collectif comme conscience
Paloma évolue au sein du collectif Les Matriarcas : Kashalena, Zi, Vania Siempre, Lova Siempre, Sergueï et elle-même.
Un groupe hétérogène, volontairement. Certain·es plus conceptuel·les, d’autres plus mode, plus poétiques. Avec Sergueï — son “fils” Drag king — elle incarne le versant clownesque, caricaturant volontiers l’hétéro-normativité.
Ce qui les lie ? Une conscience politique claire du Drag. Le désir de divertir tout en dynamitant les normes de genre.
C’est ici que le Drag devient art vivant. Pas seulement esthétique, mais discours. Pas seulement performance, mais positionnement.
Le cinéma comme prolongement
Son dernier film s’intitule sobrement Paloma. L’histoire d’une rencontre entre une Drag Queen et une chauffeuse routière. Elle l’a écrit il y a des années. Le personnage est né ainsi.
Et parfois, la fiction déborde la réalité.
Avec Sergueï, elle rêve d’une saison 2 de Gourmandes. Elle évoque des pièces, d’autres films, un grand projet encore secret.
Je la crois. Les drags cinéphiles ne disparaissent jamais. Elles s’archivent, se montent, se réinventent.
Paloma, ou l’élégance du récit
Ce que j’aime chez Paloma, c’est cette fidélité à l’histoire. À la narration. À la construction.
Dans une époque où le Drag peut parfois se réduire à une image Instagram calibrée, elle rappelle que le glamour est d’abord dramaturgie. Qu’un look sans récit n’est qu’un costume.
Paloma ne se déguise pas. Elle met en scène.
Et dans cette mise en scène, il y a de l’enfance, du cinéma, du refus des normes, et surtout une liberté farouche — élégante, maîtrisée, profondément consciente.